Lettre de conjoncture n°27 (Juillet 2020)

Publié par Fabienne TOKAY Octave Family Office le

L’Europe comme réponse à une crise inédite

 

La pandémie de Covid-19 représente, pour l’économie mondiale et l’UE, un choc majeur aux conséquences socio-économiques très graves. Malgré la rapidité avec laquelle les pouvoirs publics ont réagi en adoptant, au niveau national comme au niveau européen, un arsenal complet de mesures, l’économie de l’UE subira cette année une récession d’une ampleur historique.

Dans les grandes crises du passé, l’UE a su puiser des forces nouvelles pour construire une nouvelle étape de son histoire. L’union monétaire qui aujourd’hui réunit la plupart des grandes puissances européennes s’est construite progressivement.

En 1979, l’objectif était d’unifier le Franc et le Mark autour d’un cours unique : l’ECU. En 1985 se pose la question du marché unique avec le constat que les coûts de transaction sont trop élevés. Ainsi dès 1988 les Etats européens décident de confier à la commission Jacques Delors la tâche de réfléchir à l’union monétaire, économique et financière.

Les travaux de cette commission se sont inspirés des analyses du prix Nobel d’économie Robert Mundell. Ses théories sur « les zones monétaires optimales » ont notamment été évoquées dans les discussions préalables à la mise en œuvre de l’Union économique et monétaire européenne.

Robert Mundell a été l’un des premiers théoriciens à remettre en question le système de change fixe mais ajustable ainsi que la notion de monnaie nationale. Dès 1961, il avait mentionné les avantages d’une union monétaire, tels qu’une réduction des coûts et de l’incertitude des prix, mais avait souligné l’importance de la mobilité des travailleurs pour réussir ce genre d’opération.

Selon Mundell: Il existe des zones géographiques où les coûts de transaction des monnaies sont trop fortes et où l’intégration de ces régions géographiques à une monnaie unique est intéressante.

Trois facteurs sont nécessaires à l’apparition d’une zone monétaire optimale :

  • Une réaction similaire aux chocs exogènes
  • Un mécanisme pour réduire les divergences
  • Une zone homogène économiquement

Toutes ces réflexions aboutiront en 1992 à la signature du Traité de Maastricht qui prévoit l’union monétaire en trois étapes : libre circulation, convergence des politiques économiques et création de la monnaie unique (l’Euro). En 1998 la zone euro voit le jour avec la mise en circulation de la monnaie unique le 1er janvier 1999.

Les gouvernants des Etats de la zone Euro pensaient sans doute qu’elle concrétisait une zone monétaire optimale à l’instar des Etats unis. Force est de constater que pour des raisons liées à l’histoire, la langue, la culture ou encore la politique économique et fiscale, la zone euro n’en est pas une aujourd’hui.

Dès la création de la zone euro, on a pu constater des divergences majeures entre les Etats et cela perdure dans le temps. Ainsi, avant la crise du Coronavirus, on constatait déjà des écarts d’endettement très significatifs entre les Etats du Sud à +/- 100% du PIB (Italie, France, Espagne, Grèce) et les Etats du Nord à +/- 60% du PIB (Allemagne, Pays Bas, pays nordiques).

Les États membres ont réagi de manière radicale en prenant des mesures budgétaires visant à limiter les dommages économiques causés par la pandémie. En conséquence, le déficit public agrégé de la zone euro devrait passer d’à peine 0,6 % du PIB en 2019 à environ 8,5% en 2020. Le ratio dette publique/PIB, qui suivait une tendance à la baisse depuis 2014, devrait également augmenter. Dans la zone euro, il devrait passer de 86 % en 2019 à 102,75 % en 2020 avec des écarts considérables entre pays du nord et du sud.

Durement frappés par la crise du coronavirus, les États européens se voient dans l’obligation de lancer des plans d’urgence pour sauver leurs économies. Avec ces investissements massifs, les pays creusent leurs dettes nationales.

Pour aider les pays les plus fragiles, l’idée est de constituer un fonds à l’échelle européenne basé sur l’emprunt pour garantir de la liquidité à ces États et ainsi éviter que leurs économies ne s’enfoncent dans la crise. Chaque pays garde sa dette propre, mais l’effort contre le coronavirus est mutualisé pour plus d’efficacité et de coordination. L’épidémie de coronavirus a complètement changé la donne en matière d’endettement public. Le ratio dette sur PIB va atteindre des records pour les pays les plus durement touchés, comme l’Italie où il pourrait dépasser les 150 points.

Ce niveau fait ressurgir le spectre de la crise des dettes souveraines qu’a affrontée la zone euro au début des années 2010, lorsque les investisseurs privés ont refusé de financer des pays surendettés comme la Grèce. Le risque d’une nouvelle crise des dettes souveraines ne peut à ce jour être définitivement écarté.

L’Europe est entrée dans une phase complexe de son histoire avec une zone euro coupée en deux et une très grande hétérogénéité entre chacun de ces deux blocs.

La Banque centrale européenne, dont le rôle et l’indépendance ont été déterminés par traités, détient aujourd’hui un pouvoir économique largement supérieur à ses attributions initiales.

Cette configuration économique, financière et monétaire dans laquelle se trouvent aujourd’hui les pays qui constituent l’UE conduit inévitablement à se poser la question du fédéralisme.

Le fédéralisme européen vise à promouvoir trois choses :

Une solidarité économique complète des États. Solidarité qui n’est envisageable que si l’on accepte que les budgets nationaux soient soumis et expliqués à l’Union européenne. Ainsi, en contrepartie d’une rationalisation de tous les budgets des États membres, ces derniers recevraient l’assurance d’être toujours soutenus en cas de crise économique.

Une harmonisation fiscale, harmonisation indispensable pour mettre fin à la concurrence fiscale qui sévit au sein de l’Union et qui a poussé les États à réduire à tour de rôle les taxes sur les sociétés ou les impôts sur les hauts patrimoines. Cette concurrence fiscale à la baisse a en effet creusé les déficits publics des différents États membres et indirectement aggravé la crise économique qui est, on le rappelle, également une crise de l’endettement public. Ainsi, le projet fédéraliste vise à légiférer au niveau européen sur des taux d’impositions minimums, évitant ainsi la concurrence fiscale intra-européenne.

La mise en place d’une relance par l’investissement, qui associée à des mesures d’économies en coût de fonctionnement permettrait de combiner les deux choses essentielles à toute économie en bonne santé à savoir la création d’emplois et des investissements durables (qui fera l’objet d’un autre article) dans les États européens moins avancés.

A la croisée des chemins, l’Europe doit également faire face à l’urgence de la transition écologique. Après une crise sanitaire qui a fait prendre conscience des enjeux climatiques l’Europe se doit d’orienter les gouvernements européens vers des investissements répondant à cette problématique.

La Commission européenne propose un plan de 750 milliards d’euros. Nommé « Next Generation UE », le plan est adossé au projet de budget pluriannuel européen d’environ 1100 milliards d’euros pour la période 2021-2027. Le montant de 750 milliards sera emprunté sur les marchés financiers par la Commission européenne au nom de l’Union européenne et viendra s’intégrer aux programmes et aux fonds financés par l’Union européenne. Les pays bénéficiaires devront présenter un plan d’investissements et de réformes compatible avec les objectifs de transition écologique et numérique que l’Union européenne s’est fixés.

L’Europe n’a aujourd’hui d’autre choix que d’avancer vers une autre forme de gouvernance qui pourra à plus ou moins long terme lui redonner une légitimité sur la scène internationale et qui permettra aussi d’orienter les politiques publiques vers un modèle économique durable.